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Le verbe français tomber : sa plurivocité sémantique et ses équivalents en polonais et en lituanien. Étude basée sur le corpus parallèle français-polonais-lituanien

A parallel corpus-based study of the French verb tomber ‘to fall’: Its semantic plurivocity and equivalents in Polish and Lithuanian

Joanna Cholewa
Department of French Linguistics University of Bialystok, Polonia
Vita Valiukienė
Institute of English, Romance and Classical Studies Vilnius University Universiteto g. 5, Lituania

Le verbe français tomber : sa plurivocité sémantique et ses équivalents en polonais et en lituanien. Étude basée sur le corpus parallèle français-polonais-lituanien

Kalbotyra, vol. 75, pp. 7-26, 2022

Vilniaus Universitetas

Recepción: 07 Noviembre 2022

Aprobación: 01 Diciembre 2022

Résumé: L’analyse présentée dans cet article se base sur le corpus parallèle trilingue CTLFR-PL-LT composé de textes littéraires originaux français datant du milieu du XXème siècle jusqu’au début du XXIème siècle et de leurs traductions en polonais et en lituanien. L’utilité indéniable des corpus parallèles pour des études de linguistique contrastive a déjà été maintes fois prouvée (Teubert 1996 ; Kraif 2011 ; Altenberg et Granger 2002 et al.). Les corpus en question proposent des données riches et fiables, ils [...] « permettent de voir le sens à travers la traduction » (Johansson 2007, 57).

Le but de la présente étude est double : nous visons tout d’abord à analyser la plurivocité sémantique du verbe français tomber dans les textes littéraires français. Dans un deuxième temps, nous nous proposons d’examiner l’hétérogénéité des équivalents de tomber en polonais et en lituanien, ce qui nous permettra de préciser quelles stratégies (verbales ou autres) sont utilisées pour traduire les valeurs du verbe choisi. Nous envisageons aussi de vérifier si les verbes sélectionnés dans la traduction en lituanien et en polonais expriment le même élément de sens que tomber. Il sera notamment intéressant de pouvoir constater si certaines stratégies, adoptées par les traducteurs, sont propres à chacune des langues cibles, génétiquement différentes, ou communes pour les deux. Ainsi, nous espérons contribuer aux recherches contrastives françaises – polonaises – lituaniennes très peu menées jusqu’à aujourd’hui.

Mots clés: corpus parallèle trilingue (français-polonais-lituanien), verbe français tomber, plurivocité sémantique, équivalents polonais du verbe tomber, équivalents lituaniens du verbe tomber.

Abstract: The analysis presented in this article is based on the trilingual parallel corpus CTLFR-PL-LT, composed of original French literary texts and their translations into Polish and Lithuanian. The undeniable usefulness of parallel corpora for studies in contrastive linguistics has already been established (Teubert 1996; Kraif 2011; Altenberg and Granger 2002 et al.). The corpora offer rich and reliable data, they [...] “allow us to see meaning through translation” (Johansson 2007, 57).

The purpose of this study is twofold: we first aim to analyse the semantic plurivocity of the French verb tomber ‘to fall’ in literary texts. Secondly, we propose to examine the heterogeneity of the equivalents of tomber ‘to fall’ in Polish and Lithuanian, which will allow us to specify which strategies (verbal or other) are used to translate the meanings of the chosen verb. We also check whether the selected verbs in the Lithuanian and Polish translations express the same meaning element of tomber ‘to fall’. It will be particularly interesting to be able to observe whether strategies adopted by translators are specific to each of the target languages, genetically different, or common to both. Thus, we hope to contribute to contrastive French Polish Lithuanian research, which has so far been quite scare.

Keywords: trilingual parallel corpus (French-Polish-Lithuanian), tomber ‘to fall’, semantic plurivocity, Polish equivalents of tomber ‘to fall’, Lithuanian equivalents of tomber ‘to fall’.

1 Cadre théorique et méthodologie adoptée

La présente contribution intervient dans le champ des recherches basées sur la linguis- tique de corpus. « Dis-moi quel est ton corpus, je te dirai quelle est ta problématique », écrivait Charaudeau (2009). Selon le linguiste, on construit un corpus en fonction de présupposés théoriques et méthodologiques et ce n’est pas le corpus en tant qu’objet qui a de l’importance mais le positionnement théorique du chercheur. Il met l’accent sur la différence entre langue et discours, ce qui implique le point de vue de l’analyse. De là, Charaudeau, distingue deux linguistiques : la « linguistique du discours » orientée vers la description des usages et des significations sociales, à corpus, par définition ouvert, et qui présuppose un sujet opérateur de catégories « sociodiscursives » et porteur d’imaginaire social, et la « linguistique de la langue » orientée vers la description des systèmes intrinsèques à chaque langue, à corpus plus ou moins clos, et qui présuppose l’existence d’un sujet opérateur de catégories « cognitivo-linguistiques ». Avec notre analyse, nous nous rangeons dans la seconde catégorie car le but de la présente étude est d’analyser comment s’organisent le verbe français tomber et ses traductions polonaises et lituaniennes en système de la langue. L’ensemble de productions langagières en situation d’usage ne sera pas pris en considération.

Pour la présente analyse, nous avons constitué le corpus parallèle trilingue CTLFR-PL-LT composé de textes littéraires originaux français et de leurs traductions en polonais et en lituanien. Bien qu’il présente des avantages, par exemple il permet de comparer les uni-tés de langue au niveau phrastique et morphologique, la petite taille (1 761 467 mots) du CTLFR-PL-LT peut présenter un risque non négligeable : les résultats de l’analyse risquent d’être influencés par les idiolectes spécifiques des auteurs et des traducteurs dont les oeuvres font partie du corpus (Nádvorníková 2017)

Comme les corpus parallèles sont composés des textes traduits, leur taille n’atteindra jamais celle des corpus unilingues (comme Frantext1 ou Narodowy Korpus Języka Pols- kiego2). Pour cette raison, à ce stade de la recherche et de la construction du corpus, les résultats de notre analyse présentée ne sont que des préliminaires.

En composant le corpus, nous avons constaté que la segmentation textuelle n’est jamais identique, ce qui est dû à l’utilisation des techniques et stratégies variées dans la traduction. En effet, le traducteur traduit les textes, il ne travaille pas au niveau de la phrase. L’équivalence des segments constitue donc un défi dans le travail avec les corpus parallèles (Guidère 2011). Il devient nécessaire de procéder à une vérification méticuleuse de la segmentation. Tout petit qu’il soit, le corpus CTLFR-PL-LT représente, de ce point de vue, une originalité incontestable : il est fiable grâce à un contrôle manuel dans l’éditeur des textes3.

Dans le but d’analyser le riche potentiel sémantique véhiculé par le verbe tomber et pour le cadre théorique, nous nous sommes basées sur les emplois locatifs proposés dans Cholewa (2017). Le verbe tomber y est représenté par 50 emplois différents, réparti en 21 emplois locatifs et 29 abstraits. Nous empruntons la notion d’emploi à Gross (2012, 2015) : il s’agit d’un ensemble formé d’un prédicat, défini par ses arguments, dont le champ est délimité par le prédicat même. Les emplois locatifs de tomber sont regroupés dans trois parties, selon que le verbe décrit le mouvement réel vers le bas, le mouvement virtuel vers le bas ou le contact. En ce qui concerne les deux premières notions, nous par- lons d’un mouvement réel quand une entité se déplace dans un espace réel (Langacker (1987) l’appelle mouvement objectif), et d’un mouvement virtuel quand une entité reste statique et les yeux de l’observateur effectuent un mouvement (le mouvement virtuel est aussi appelé subjectif par Langacker et fictif par Talmy (2000)). L’objectif de l’analyse des occurrences de tomber, trouvées dans le corpus, est de préciser lesquels de ses emplois sont statistiquement les plus significatifs. Nous envisageons aussi de vérifier si les verbes sélectionnés dans la traduction en polonais et en lituanien expriment le même élément de sens que tomber : chute ou contact et quelles stratégies les traducteurs choi- sissent afin de transmettre la valeur de tomber dans deux langues, à savoir le polonais et le lituanien.

Dans la présente étude, on a recours à la notion la plurivocité sémantique car, selon nous, elle reflète particulièrement bien à la fois, une pluralité de sens liée à une seule forme, et des sens qui ne paraissent pas totalement disjoints.

2 Bref aperçu des données de tomber dans le corpus

Dans le corpus CTLFR-PL-LT le verbe tomber est représenté dans 404 occurrences, dont 158 sont des emplois locatifs, ce qui signifie que le verbe analysé apparaît plus souvent dans les sens abstraits. Dans Cholewa (2017) sont distingués 21 emplois de tomber locatif, dont 15 sont présents dans le corpus CTLFR-PL-LT. Ces derniers peuvent être regroupés en trois catégories : I. tomber portant le sens du mouvement réel vers le bas ; II. tomber véhiculant le sens du mouvement virtuel de haut en bas ; III. tomber exprimant le contact physique dans l’espace.

1. choir, chuter en parlant des animés (27 occurrences)

2. choir, chuter en parlant des inanimés concrets (26 occurrences)

3. chuter en perdant le contact avec un lieu (16 occurrences)

4. descendre vers le sol (14 occurrences)

5. chuter dans (5 occurrences)

6. glisser vers le bas d’une façon incontrôlée (5 occurrences)

7. provoquer la chute de qqc (1 occurrence).

La catégorie II englobe 2 emplois pour le mouvement virtuel de haut en bas (en tout 8 occurrences) :

8. pendre (7 occurrences)

9. pencher, s’affaisser, s’avachir (1 occurrence).

La catégorie III englobe 6 emplois pour le contact physique dans l’espace (en tout 39 occurrences) :

10. se trouver subitement en contact avec qqn ou qqc. (20 occurrences)

11. survenir, atterrir (6 occurrences)

12. être dirigé d’un lieu vers (4 occurrences)

13. attaquer physiquement (3 occurrences)

14. être dirigé vers (3 occurrences)

15. cesser de constituer un tout avec (3 occurrences).

Nous avons mis à part les occurrences contenant (se) laisser tomber (au nombre de 10) et faire tomber (7).

Après avoir analysé les données du corpus, nous avons pu constater que les emplois dénotant le mouvement réel vers le bas sont statistiquement les plus significatifs (catégorie I). Vu les limites de la présente communication, nous avons décidé de nous limiter à ceux-ci, à savoir à 7 types de constructions véhiculant le mouvement réel vers le bas :

  1. 1. N0[+animé] + tomber (+ sur/par/contre/en arrière + N1[+concret]) ; choir, chuter en parlant des animés (27 occurrences)
  2. 2. N0[+inanimé] + tomber (+ sur/à/par/en travers + N1[+concret]) ; choir, chuteren parlant des inanimés concrets (26 occurrences)
  3. 3. N0[+inanimé concret ou humain] + tomber + de + N1[+inanimé concret] ; chuter en perdant le contact avec un lieu (16 occurrences)
  4. 4. N0[+inanimé : précipitations atmosphériques] + tomber ; descendre vers le sol(14 occurrences)
  5. 5. N0[+inanimé concret ou humain] + tomber + dans + N1[+inanimé concret] ; chuter dans (5 occurrences)
  6. 6. N0[+inanimé concret : partie du corps, vêtement] + tomber + (sur/à + N1[+inanimé concret : partie du corps]) ; glisser vers le bas d’une façon incontrôlée (5 occurrences)
  7. 7. N0[+humain] + tomber + N1[+inanimé concret] ; provoquer la chute de qqc (1 occurrence).

Les traductions en polonais et en lituanien du verbe tomber sont regroupées selon leur fréquence d’apparition, la qualité de la traduction littéraire et l’aspect comparatif n’est pas pris en considération. La majorité des cas des traduction en polonais et en lituanien est glosée en se basant sur les règles de Leipzig : https://www.eva.mpg.de/lingua/pdf/ Glossing-Rules.pdf et celles du site suivant : http://www.llf.cnrs.fr/sites/llf.cnrs.fr/files/ statiques/Abreviations_gloses-fra.pdf.

3 Choir, chute en parlant des animés

Dans le chapitre 3, l’attention sera portée sur la construction statistiquement la plus importante : N0[+animé] + tomber (+ sur/par + N1[+concret]) (27 cas). L’entité désignée par N0 effectue un déplacement vers le bas. Il s’agit, dans la plupart des cas, d’une chute incontrôlée, involontaire, intervenue à la suite d’un malaise, de la faiblesse, d’une forte émotion (éléments que l’on trouve dans le contexte du verbe). Le Sprép introduit par sur/ par est possible mais souvent absent dans les occurrences du corpus.

3.1 Équivalents polonais du verbe tomber dans la construction N0[+animé] + tomber (+ sur/par/contre/en arrière + N1[+concret])

Le verbe dominant dans la traduction en polonais du verbe tomber dans la construction en question est visiblement le verbe désignant le mouvement vers le bas (u)paść/(u)padać ‘tomber’ (18 cas). 16 occurrences sont traduites en polonais par (u)paść ‘tomber’ (aspect perfectif) et 2 par (u)padać ‘tomber’ (aspect imperfectif). Le corpus parallèle confirme donc que c’est le correspondant préféré du sens analysé de tomber (Cholewa 2017, 107– 113). En plus, la prépondérance de upaść ‘tomber’ (14 cas) sur paść ‘tomber’ (2 cas) au perfectif souligne le caractère incontrôlé, involontaire du mouvement. En témoignent les exemples (1 – 2) ci-dessous :


(1)


(2)

Paść ‘tomber’exprime le mouvement volontaire, délibéré, ce qui est confirmé par la possibilité de remplacement par rzucić się na ‘se jeter sur’. Le verbe tomber dans la construction N0[+animé] + tomber (+ sur/par + N1[+concret]) peut être traduit par d’autres verbes de mouvement vers le bas (2 cas), à savoir : opaść/opadać ‘s’affaisser’ (1 cas) osunąć się ‘s’abaisser’ (1 cas). Les autres verbes (4 occurrences) en tant qu’équivalents du verbe tomber expriment aussi un mouvement contrôlé et volontaire, par exemple : rzucić się (2 cas) ‘se jeter’/‘se précipiter’ (2 cas), zawadzić ‘buter contre’ (1 cas), oprzeć się ‘s’appuyer’/s’appuyer contre’ (1 cas).

Les données du corpus ont révélé que dans la traduction du français vers le polonais la stratégie verbale est plus significative par rapport à la stratégie nominale dont seulement 2 occurrences en étaient trouvées (substantif upadek ‘chute’, dérivé de upaść ‘tomber’) et une occurrence où le verbe tomber était omise dans la traduction en polonais.

3.2 Équivalents lituaniens du verbe tomber dans la construction N0[+animé] + tomber (+ sur/par/contre/en arrière + N1[+concret])

Dans le présent sous-chapitre nous survolerons brièvement la traduction lituanienne du verbe tomber dans la construction N0[+animé] + tomber (+ sur/par/contre/en arrière + N1[+concret]). Les données analysées ont révélé que le verbe tomber est traduit en litua- nien en grande partie par les verbes véhiculant le mouvement vers le bas (15 occurrences de 27 occurrences) : (par)(nu)griūti ‘tomber’ (9 occurrences), (par)(nu)kristi ‘tomber’ (3 occurrences), (par)(už)(nu)virsti ‘tomber’ (3 occurrences) où est encodé le caractère incontrôlé, involontaire du mouvement.


(3)

Le caractère incontrôlé, involontaire du mouvement vers le bas est exprimé à l’aide des autres verbes lituaniens en tant que réalisations du verbe tomber : susmukti ‘s’effondrer’ (3 cas) et sudribti ‘s’écrouler’ (2 cas). Ces derniers dénotent à la fois la manière de tomber : quand on a les jambes en coton, quand les jambes ne portent plus, on s’écroule, on s’effondre.


(4)

3 occurrences sont traduites par le verbe suklupti ‘se mettre à genoux’ (2 cas) et parpulti ant kelių ‘s’agenouiller’ (1 cas). Dans ces énoncés en lituanien le mouvement vers le bas encode le caractère contrôlé et volontaire. 4 occurrences en lituanien ne dénotent pas le mouvement vers le bas mais le changement de posture du sujet (exemple 5) :


(5)

Une occurrence du verbe tomber est transmise en lituanien par la forme participiale du verbe statique gulėti ‘être allongé’ et seulement une omission dans la traduction a été trouvée.


(6)

Les données du corpus ont révélé que dans la traduction du français vers le lituanien la stratégie verbale est la plus importante.

3.3 Bilan

4 Choir, chuter en parlant des inanimés concrets

Le chapitre 4 sera consacré à l’analyse de la construction N0[+inanimé] + tomber (+ sur/à/par + N1[+concret]). Ses traductions en polonais et en lituanien seront présentées dans les sous-chapitres 4.1 et 4.2.

L’emploi analysé de 26 cas, avec N0 inanimé concret, n’est pas assimilé au précédent (N0[+animé] + tomber (+ sur/à /par + N1[+concret]) car la nature de l’entité qui subit le mouvement exclut toute possibilité d’un déplacement contrôlé, volontaire, envisageable dans le cas de N0 humain. Tomber se construit dans ce cas avec le Sprép éventuel, introduit par sur/à/par. Il s’agit du mouvement vers un lieu qui, dans les cas de manque de Sprép, est inféré par le contexte.

4.1 Équivalents polonais du verbe tomber dans la construction N0[+inanimé] + tomber (+ sur/à/par/en travers + N1[+concret]

La traduction vers le polonais de la construction analysée, suggérée dans Cholewa (2017, 14), est celle par le couple perfectif/imperfectif upaść/padać ‘tomber’. Paść ‘tomber’ n’est pas possible car cette forme implique un mouvement volontaire, contrôlé d’une entité, ce qui est exclu dans le cas de N0 inanimé concret. Or, dans le corpus CTLFR-PL- LT, d’autres formes apparaissent plus souvent, propres à un autre type de mouvement : spaść/spadać ‘tomber’, caractéristique pour le détachement d’un lieu, et opaść/opadać ‘tomber’.

Le verbe tomber est traduit par les verbes de mouvement vers le bas dans 18 énoncés. La traduction la plus fréquente est celle par spaść/spadać ‘tomber’ (13 occurrences) :


(7)

Dans la moitié des occurrences (6 cas), nous pouvons observer la non-congruence entre la polarité du préfixe z/s- (adlatif) et celle de la préposition na/w (ablative) (exemple 8).


(8)

Quantitativement sont moins importants les verbes upaść/padać ‘tomber’ (4 cas) et opaść/opadać ‘s’affaisser’/‘s’abaisser’ (1 cas) mais tout comme spaść/spadać ‘tomber’, ils encodent le mouvement vers le bas. Pour 3 occurrences, avec N0 liquide, le traducteur pour le polonais a sélectionné le verbe kapnąć/kapać ‘dégoutter’.


(9)

Pourtant 4 occurrences de tomber sont traduites en polonais par les verbes dont le sens n’implique pas le mouvement vers le bas : potoczyć się ‘rouler’, rozsypać się ‘s’éparpiller’, potrącić ‘bousculer’/‘heurter’, rozrzucić ‘disperser’/‘éparpiller’ :


(10)

Une construction est traduite par la construction statique adjectivale : le verre qui tombe ‘stłuczony kieliszek’.

4.2 Équivalents lituaniens du verbe tomber dans la construction N0[+inanimé] + tomber (+ sur/à/par + N1[+concret])

Dans 26 cas le verbe tomber de la construction N0[+inanimé] + tomber (+ sur/à/par + N1[+concret]) est traduit en lituanien par le verbe de mouvement vers le bas (nu)kristi ‘tomber’ (16 cas). Kristi ‘tomber’ au présent n’est employé que dans 2 cas. C’est la forme perfective nukristi ‘tomber’ (faire une chute) qui domine. Le préfixe nuimpose la propriété résultative (exemple 11). Pour 2 occurrences, avec N0 liquide, le traducteur pour le lituanien a choisi le verbe varvėti ‘dégoutter’ (exemple 12).


(11)


(12)

Dans les autres occurrences (4 cas) le verbe tomber est traduit par les verbes de mouvement dont le sens n’implique pas le mouvement vers le bas : skrieti ‘se projeter vers qqch’ (1 cas), pabirti ‘s’éparpiller’, (2 cas), išmėtyti ‘disperser’) (1 cas) (exemple 13).


(13)

Dans 3 occurrences la proposition relative est traduite par le participe passé gulintis, numestas ‘allongé’/‘jeté’/‘être placé’. Le résultat devient d’ordre statique.

4.3 Bilan

5 Chuter en perdant le contact avec un lieu

Dans la section 5 et ses sous-sections, nous allons analyser la construction N0[+inanimé concret ou humain] + tomber + de + N1[+inanimé concret] (16 occurrences) et ses équi- valents en polonais et en lituanien. Tomber de s’utilise en parlant d’éléments qui cessent de faire partie d’une entité qu’ils constituaient, et notamment d’éléments mûrs, malades ou morts, mais aussi, dans le cas de N0[+humain], des entités qui cessent d’être en contact avec un lieu. L’entité repérée perd le contact avec le repère, introduit par la pré- position de, et se déplace vers le bas.

5.1 Équivalents polonais du verbe tomber N0[+inanimé concret ou humain] + tomber + de + N1[+inanimé concret]

Le verbe tomber dans ce type de la construction N0[+inanimé concret ou humain] + tomber + de + N1[+inanimé concret] est traduit par spaść/spadać z ‘tomber de’ (5 occurrences) et wypaść/wypadać z ‘tomber de’ (5 occurrences). Pour les verbes polonais sont importants les traits sémantiques du repère (qui marque le début de mouvement), mais aussi de la relation entre l’entité repérée et le repère. Si le repère est une entité qui n’a pas d’intérieur (échafaudage, toit, pont, arbre), et si l’entité repérée est avec lui en contact non durable, temporaire, le polonais sélectionne spaść/spadać ‘tomber’ :


(14)

Si le repère est une entité possédant un intérieur, tomber de se traduira en polonais par le verbe wypaść/wypadać z ‘tomber de’ :


(15)

Dans les 6 autres cas, les traducteurs ont opté aussi pour la stratégie verbale. Deux verbes expriment le mouvement vers le bas : osunąć się ‘s’affaisser’ et zsunąć się ‘glisser vers le bas’. Le troisième, płynąć ‘couler’, se construit avec le sujet liquide. Le quatrième, oderwać się ‘se détacher’, décrit la perte de contact ; nous y observons un glissement vers l’autre partie de l’invariant de tomber. Ensuite, il y a un verbe causatif upuścić ‘faire tomber’ et un verbe statique, leżeć ‘être placé’/‘être posé’.

5.2 Équivalents lituaniens du verbe tomber N0[+inanimé concret ou humain] + tomber + de + N1[+inanimé concret]

La valeur de tomber de la construction en question est transmise dans la plupart des cas à l’aide des verbes lituaniens : (nu)kristi/(nukritinėti) nuo (qui marque le début de mouvement) (7 cas) et (iš)kristi iš (quand le repère est une entité possédant un intérieur) (5 cas).


(16)

Dans le corpus analysé 1 cas atšokti ‘se détacher’ en tant qu’équivalent a été trouvé et 3 cas pasipilti ‘s’éparpiller’, par exemple :


(17)

Le verbe lituanien pasipilti ‘s’éparpiller’ encode le mouvement mais sans chute (exemple 13). Pasipilti transmet l’idée de se disperser de tous côtés et il est employé dans les contextes où le sujet peut être constitué de plusieurs composantes (les betteraves, les nouilles, les bouillons Kub, le savon de Marseille) ou la substance du sujet est friable, cassante, en poudre, etc.

5.3 Bilan

6 Descendre vers le so

Les données du corpus CTLFR-PL-LT ont confirmé que les précipitations atmosphériques en français peuvent être exprimées par la construction suivante : N0[+inanimé : précipitations atmosphériques] + tomber. Leurs réalisations en polonais et en lituanien seront présentées dans les sous-sections 6.1 et 6.2.

6.1 Équivalents polonais du verbe tomber N0[+inanimé : précipitations atmosphériques] + tomber

Le verbe tomber se référant aux précipitations atmosphériques apparaît 14 fois dans le corpus.

La majorité des occurrences (10) sont traduites par le couple verbal spaść/padać ‘tomber’, considéré comme le plus caractéristique pour cet emploi (Cholewa 2017, 121– 122). Pourtant, pour quatre d’entre elles les traducteurs préfèrent les verbes qui mettent l’accent sur la manière de mouvement : la forme imperfective lać ‘pleuvoir à verse’, la forme perfective lunąć ‘se mettre à pleuvoir à verse’ et siąpić ‘crachiner’/‘bruiner’.

Seulement une occurrence est traduite par le verbe inchoatif zrywać się ‘se déchaîner’/‘se manifester avec violence’ :


(18)

Dans cet énoncé (18) disparaît tout sens de mouvement vers le bas.

6.2 Équivalents lituaniensdu verbe tomber N0[+inanimé : précipitations atmosphériques] + tomber

En lituanien seulement 1 occurrence est traduite par kristi ‘tomber’. Dans 7 cas la traduction est littérale : le verbe pleuvoir ‘lyti’ est gardé.


(19)

La substance et la force du sujet sont deux facteurs importants dans la transmission des précipitations atmosphérique en lituanien. Par exemple, si la pluie est fine, on emploie le verbe dulkti ‘bruiner’ (2 cas) ; s’il s’agit des averses ou des pluies fortes, les verbes sont très imagés : užlėkti ‘venir soudainement’ (2 cas), ūžtelėti ‘faire du bruit intense et soudain’ (1 cas), prašniokšti ‘passer avec du bruit’ (1 cas). Une occurrence avec užeiti ‘passer’ : la bruine est passée (littéralement) :


(20)

En lituanien 8 cas véhiculent le sens du mouvement vers le bas, les autres verbes (6 cas) dénotent la manière dont les précipitations atmosphériques tombent.

6.3 Bilan

7 Chuterdans

La construction N0[+inanimé concret ou humain] + tomber + dans + N1[+inanimé concret] n’est pas quantitativement significative dans le corpus analysé : nous avons trouvé 5 occurrences de ce type de construction. Tomber dans, caractérisé par la pola- rité finale, décrit la chute vers l’intérieur d’un lieu. Il est représenté par seulement cinq occurrences.

7.1 Équivalents polonais du verbe tomber dans la construction N0[+inanimé concret ou humain] + tomber + dans + N1[+inanimé concret]

La traduction par wpaść/wpadać ‘tomber’, typique pour ce type de mouvement, s’observe dans 3 occurrences. À la préposition adlative française dans correspondent en polonais deux prépositions : do et w, la première étant typique pour cet emploi.


(21)

Dans une occurrence le traducteur a sélectionné spadać do, ‘tomber dans’ construction où nous observons la non-congruence entre le préfixe ablatif s- (polarité initiale) et la préposition adlative do (polarité finale). Quant à la cinquième occurrence, tomber est traduit par posypać się ‘tomber en s’éparpillant’, ce qui peut s’expliquer par la nature du sujet (la cendre). En témoigne l’exemple ci-dessous :


(22)

7.2 Équivalents lituaniens du verbe tomber dans la construction N0[+inanimé concret ou humain] + tomber + dans + N1[+inanimé concret]

En lituanien, 4 verbes en tant qu’équivalents du verbe tomber de la construction N0[+inanimé concret ou humain] + tomber + dans + N1[+inanimé concret] dénotent le mouvement réel vers le bas : įkristi ‘tomber dans’ (2 cas) ; įgriūti ‘tomber dans’ (1 cas), nusiristi ‘dévaler/‘dégringoler’ (exemple 23).


(23)

Įsmukti ‘pénétrer’ (1 cas) n’encode pas le sens de mouvement réel vers le bas mais l’image que donne le traducteur est réussie: le sujet se retrouve englouti dans un trou d’eau.


(24)

Les verbes lituaniens ont plus de poids stylistique et sémantique (exemples 23 et 24) par rapport à tomber.

7.3 Bilan

8 Glisser vers le bas d’une façon incontrôlée

Dans la construction N0[+inanimé concret : partie du corps, vêtement] + tomber + (sur/à + N1[+inanimé concret : partie du corps]) où tomber construit avec N0 en tant que partie du corps ou en tant que vêtement, synonyme de glisser vers le bas d’une façon incontrôlée décrit le mouvement effectué sous l’effet de la pesanteur. Il dénote un changement de relation locative élémentaire sans changement d’emplacement (dans la terminologie d’Aurnague 2019), et implique la relation de support/contact : l’entité qui subit le mouvement (ou plutôt une partie de celle-ci) reste tout le temps en contact avec ce support.

8.1 Équivalents polonais du verbe tomber dans la construction N0[+inanimé concret : partie du corps, vêtement] + tomber + (sur/à + N1[+inanimé concret : partie du corps])

Sur les 5 occurrences de cet emploi, 4 sont traduites par opaść/opadać ‘tomber’, verbe que l’on peut considérer comme régulier pour ce sens de tomber (Cholewa 2017, 122– 124).


(25)

Une occurrence est traduite par spaść/spadać ‘tomber’.


(26)

8.2 Équivalents lituaniens du verbe tomber dans la construction N0[+inanimé concret : partie du corps, vêtement] + tomber + (sur/à + N1[+inanimé concret : partie du corps])

En lituanien toutes les 5 occurrences avec tomber sont traduites par le verbe typique kristi ‘tomber’. Les autres verbes dénotant le mouvement vers le bas griūti ‘tomber’ou virsti ‘tomber’ ne seraient en aucun cas possibles dans ce contexte.


(27)

Les autres verbes dénotant le mouvement vers le bas griūti ‘tomber’’ ou virsti ‘tomber’ne seraient en aucun cas possibles dans ce contexte.

8.3 Bilan

9 Provoquer la chute de qqc

Dans le corpus analysé nous avons trouvé une seule construction du type N0[+humain] + tomber + N1[+inanimé concret]. C’est un emploi transitif de tomber que nous considérons comme une construction factitive, réductible en opérateur causatif et phrase élémentaire (Cholewa 2014). C’est en fait N1 qui effectue le mouvement, sous l’action de N0.

Le TLFi paraphrase ce sens par ôter un vêtement pour montrer qu’on va se mettre à faire un travail ou lorsqu’il fait chaud :


(28)

Dans le corpus, le traducteur a utilisé le verbe polonais zdjąć ‘enlever’, mais il serait possible d’utiliser aussi zrzucić ‘retirer’. En lituanien le verbe nusimesti ‘enlever rapidement’/‘ôter’ est choisi en tant qu’équivalent de tomber.

En guise de conclusion

Après avoir analysé 7 types de constructions véhiculant le mouvement réel vers le bas, nous en venons aux remarques conclusives suivantes :

  1. 1. Les deux langues cibles – le polonais et le lituanien – sélectionnent, pour traduire tomber, non seulement les verbes typiques de mouvement vers le bas (en polonais : (s)(o)paść/(s)(o)padać ‘tomber’, et en lituanien : (į)(nu)(par)kristi, (į)(nu)(par)virsti, (į)(nu)(par)griūti ‘tomber’ mais aussi d’autres verbes de mouvement, ainsi que les verbes de manière de mouvement et les constructions statiques, ce qui peut témoigner de la conceptualisation différente de ce qui est mouvement réel vers le bas dans chacune des langues analysées.
  2. 2. En lituanien, la variété des équivalents de tomber est plus grande par rapport au polonais. En polonais, il y a parmi les équivalents un groupe important des dérivés de paść/padać ‘tomber’, et ce sont les préfixes qui changent le sens des verbes ; en lituanien, par contre, même si les préfixes verbaux existent, nous avons une variété plus importante de formes à racines différentes (virsti ‘tomber’, griūti ‘tomber’).
  3. 3. En lituanien les verbes sont plus souvent marqués stylistiquement, ils véhiculent la connotation plus chargée et le poids sémantique plus clair par rapport aux verbes polonais, dénotant très souvent la manière de tomber, par exemple le domaine des phénomènes météorologiques.
  4. 4. La substance et la nature du sujet inanimé déterminent en grande partie la traduction du verbe tomber en polonais et en lituanien.
  5. 5. Pour traduire les propositions relatives ou les participes passés les traducteurs préfèrent les formes participiales des verbes statiques qui font référence à un état, à un état résultatif.

Bibliographie indicative

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Abréviations

CTLFR-PL-LT –: Corpus parallèle trilingue français-polonais-lituanien des Textes Litté-raires

N0 –: sujet de la phrase

N1–: complément d’objet

Sprép –: syntagme prépositionnel

TLFi –: Trésor de la Langue Française informatisé (http://atilf.atilf.fr/)

Notes

1 «www.frantext.fr
2 «www.nkjp.pl
3 «Nous avons utilisé l’éditeur Notepad++.
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